L’engagement professionnel auprès des personnes polyhandicapées. (Roland LEFEVRE)

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Que faisons nous là ? Comment se fait il que nous soyons impliqué dans une expérience humaine aussi particulière, où se conjuguent autant de contraintes, alors que rien ne nous y oblige et que nous avons la capacité de nous réaliser dans de multiples autres domaines d’activités.

 

Les raisons de notre engagement professionnel à tous, quelle que soit notre fonction auprès et au service des personnes polyhandicapés procède quelquefois d’un véritable choix personnel s’appuyant sur des motivations profondes et intimes ; mais le plus souvent, à ma connaissance, il est le résultat des occurrences de la vie où les contingences économiques et familiales côtoient le hasard des rencontres et l’aléa de la fortune. Des conjonctures nous ont conduit dans l’univers de la personne polyhandicapée et nous nous y sommes installés

 

Qu’attendons nous pour nous même de l’évènement de cette rencontre avec cet autre si particulier ? Nous devons bien convenir que, bien qu’étant une position d’aide à autrui, cette relation n’en est pas moins un acte mutuel et réciproque de création ;  comme toute relation humaine elle ne peut être univoque, complètement boiteuse et sans attente de retour.

Pour qui sait ne pas rester aveugle à la personne, c’est un échange généreux, riche en surprise qui de surcroît apporte de l’indicible, la révélation d’une part secrète de nous même et nous amène progressivement dans une expérience personnelle intérieure qui nous révèle le goût d’être nous même une personne en devenir désireuse de se réaliser comme personne humaine. C’est, entre autre, de cette expérience des zones profondes de l’existence que la personne accompagnante pourra construire avec l’autre, la personne polyhandicapée, un véritable échange positif où chacun se sentira reconnu comme une personne singulière.

 

meeting2-g.jpgOn peut considérer que l’engagement éthique personnel du professionnel du polyhandicap se fonde sur l’acceptation de cette expérience décisive de sa vie personnelle que lui propose la rencontre inhabituelle dans le face-à-face avec le visage de cet autre qui s’incarne dans la personne polyhandicapée.

Il s’agit alors là du dévoilement, pour le professionnel, de pans entiers de l’intimité de son âme et d’une véritable mise à nu de ce qui le constitue lui-même comme personne. Il se retrouve alors, dans sa disponibilité à la rencontre de la personne polyhandicapée, fragile et vulnérable, totalement exposé aux remous du courant ordinaire et du flux relationnel qui composent le lien social.

 

L’engagement est la ressource première, nécessaire, indispensable et incontournable à tout projet d’accompagnement de personnes gravement handicapées, qu’il soit individuel ou institutionnel. Il relève par conséquent de la responsabilité institutionnelle c'est-à-dire collective de, non seulement le conforter en créant les conditions de son épanouissement, mais surtout de le préserver et de le protéger tel le trésor inestimable qu’il est.

Il est donc primordial que soient en premier lieu créer les conditions institutionnelles de protection de la personne en situation professionnelle, car en recherchant et en acceptant un réel échange avec la personne polyhandicapée, elle consent à s’engager sur une voie qui risque de la fragiliser dans l’ensemble de ses relations humaines.

Ainsi est-il indispensable que figure systématiquement un temps de psychologue conséquent dans les organigrammes des établissements et services qui entendent délivrer à quelque titre que ce soit de l’accompagnement ou du service à la personne polyhandicapée ; le rôle du psychologue, immergé dans la dynamique collective d’une équipe, est essentiel parce qu’il consiste, entre autre, à apporter une attention toute particulière aux émotions et aux ressentis des intervenants pour leur permettre de les réguler, de ne pas se laisser envahir et de les utiliser pour eux-mêmes aussi bien sur le plan personnel que professionnel.

De même faudrait-il permettre à tous les professionnels intervenant directement auprès des personnes polyhandicapées de pouvoir participer au moins dix jours par an à des sessions de formations, à des séminaires ou à des regroupements professionnels, de façon à ce qu’ils puissent se ressourcer et rééclaicir leur horizon de travail avec des buts et des objectifs ainsi qu’avec des moyens constamment renouvelés.

Dans le même sens, il est également intéressant que les établissements et services puissent librement expérimenter avec leurs équipes les différentes méthodes et techniques d’accompagnement, de façon à pouvoir explorer par tâtonnement avec les personnes polyhandicapées et leurs familles les nombreuses voies qu’ils pressentent possibles ; le partenariat avec les universités devrait être encouragé, voire systématisé,  de façon à mettre au service des équipes les moyens logistiques, techniques et conceptuels dont elles ont besoin dans la poursuite de leurs recherches dans des domaines aussi variés que la philosophie, les neurosciences, la psychologie du développement, la psychologie cognitive, la biodynamique, la pédagogie, la sociologie des organisations et que sais-je encore.

 

L’engagement individuel des professionnels est, en fin de compte, le résultat d’un processus lent et d’une alchimie complexe qui s’élabore notamment à partir d’un fort sentiment d’appartenance à une communauté d’action fédérée autour d’un projet global cohérent, ouvert et évolutif, lui-même ancré dans un projet d’association et une démarche d’établissement ou de service irriguée par un système de valeurs humaniste sans équivoque quant à la place de la personne humaine dans le monde d’aujourd’hui.


   
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Roland LEFEVRE